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Introduction
L'être en corps, trace d'un corps dansant
On devine avec les dessins rupestres, les bas-reliefs des
temples égyptiens, les motifs grecs des vases antiques ou les textes
védiques qui lui donnent une origine divine, que la danse est notre
première parole, visiblement le plus ancien langage de l’humanité.
Autant un théâtre d’expression ludique et créatif,
qu’un moyen de décharge émotionnelle aux tensions
qui nous habitent. Depuis la nuit des temps, par des gestes rythmés,
dansés ou mimés, nous interprétons ou nous rejouons
les moments importants de notre existence. Nous célébrons
la Nature et son élan créateur. Pourtant, comme souligne
Friedrich Nietzsche dans ses écrits sur le corps, le mouvement
et la danse:
“C’est parce que la philosophie a mal entendu
le corps qu’elle ne sait plus à quel point seuls les gestes
comptent. C’est parce que la pensée s’est assurée
sa subsistance en s’effrayant du corps qu’il faut la provoquer
avec la danse: Je n’écris pas seulement de la main, mon pied
veut aussi faire le scribe… Ferme, libre, vaillant, il se met à
courir, tantôt à travers champs, tantôt sur le papier.”
Nous ne savons plus bouger; notre gestuelle réduite
au strict minimum, résonne comme un fardeau. Dans une vie pressante,
qui nous sollicite de toute part, notre quotidien est submergé
par une multitude de tâches. Un millier d’objectifs momentanés
et partiels nous font courir sans reprendre notre souffle. Notre vie est
sans répit, une fuite en avant qui entraîne à sacrifier
le vécu et le bonheur de l’instant présent à
celui qui va suivre. Selon le penseur américain, Niel Postman,
“le monde est devenu un immense centre de loisirs. Les occidentaux
ont commencé à s’amuser à mort; ils ont tout
transformé en jeux télévisés, concours, loteries
et fêtes foraines”. Situé au coeur de la modernité,
cet excès de divertissement apparaît comme un reflet de notre
ennui et de notre mélancolie. Entre le corps et nous, entre la
vie et nous, il s’est creusé un fossé qui fait que
la vie n’est plus nôtre. Elle est devenue un lieu que l’on
n’arrive pas à pénétrer. Un territoire que
l’on ne sait plus parcourir. Une étrangeté qui ne
nous appartient pas et à laquelle on n’appartient plus. Nous
ne vivons plus maintenant, mais dans un ailleurs qui se construit comme
un “non-être continuel”. Nous sommes amputés
d’une force de vie qui nous permettrait d’habiter pleinement
notre présent sans avoir besoin de s’épuiser dans
la poursuite de quelque chose qui, à des kilomètres devant
nous, nous donnerait la sensation d’exister.
Nous sommes tous des déprimés, assure Alain
Ehrenberg dans “La fatigue d’être soi”. Il y a
une angoisse toujours plus forte, une fragilité de l’estime
de soi. La dépression en est le révélateur, une maladie
de l’insuffisance. On essaie bien de changer son corps pour changer
sa vie mais là encore, selon David Le Breton: “Le corps devient
un objet à soumettre et non à vivre en tant que tel dans
la jubilation”.
Alors si l’existence n’est que séparation
d’avec soi-même, la question est: “quand et comment
vit-on?”
Le langage des gestes et du corps dévoile la mémoire
de l’aventure humaine. Il révèle comment chacun et
chacune, en résonance avec son environnement, crée ou subit
ses propres mythologies corporelles. En effet, chaque société
donne sa réponse particulière au mystère de l’existence
humaine. En d’autres mots, toute collectivité développe
à sa manière son savoir sur le corps, ses représentations,
ses performances, ses modèles. Dans les communautés traditionnelles
par exemple, les matières qui composent le corps ne sont pas séparées
de la personne. Elles sont estimées de même nature physique
et spirituelle que celles qui donnent “corps” au mystère
de l’univers.
Nous pourrions approfondir ici le lien entre un corps dansant
et les institutions, voir ce que leur relation indique d’une époque
ou d’une culture particulière; déchiffrer le discours
officiel en matière de connaissance esthétique du mouvement
et des styles de danse. Analyser comment et pourquoi danse, danseurs et
danseuses sont soumis et souvent utilisés à des intentions
de dressage artistique, religieux ou politique. Mais notre but n’est
pas de sociologie, il est de rendre visible ce que la danse peut offrir.
Pourquoi danser? Qu’est-ce que la danse? Ses effets
sont-ils mystiques ou psychologiques, sa raison d’être ludique
ou sociale? Entre pesanteur et légèreté, que font
les danseurs et les danseuses, messagers de mythes et de gestes chargés
d’histoires. En quoi la parole d’un corps qui danse peut-elle
délivrer, réorienter, relier? Comment s’inscrit dans
le monde l’être en corps dansant?
Ces questions sur la danse ne sont pas uniquement esthétiques,
techniques ou conceptuelles; écartant aussi bien une discipline
inaccessible qu’un simple divertissement, elles veulent inviter
à sentir, et surtout à vivre, le besoin plus profond qu’elle
reflète. Le corps n’est pas déchu, il est injustement
tenu loin de notre quotidien, absent de toutes nos pensées, victime
d’un parfait oubli. Au mieux, il est considéré comme
objet à dominer au pire, il est condamné aux usages les
plus pervers et les plus inhumains. Alors, qui est ce corps qui est le
mien et qui, quand je vous le présente, reflète aussi le
vôtre? Bien qu’il semble aller de soi, rien ne nous est plus
mystérieux que notre propre corps. Au-delà d’une image
stéréotypée, comment exprimer ce qui pense par le
corps et avec le corps? Comment le reconsidérer comme le temple
d’une présence à soi-même et aux autres, digne
d’amour et de respect? Comment dire ses sentiments, son intelligence,
ses limites? Ses courbes et ses lignes, ses extrémités qui
peuvent se contracter, s’étendre ou se détendre, se
replier vers l’intérieur ou être stimulées et
nourries par les jeux du partage?
Dans une iconographie où s’épousent
les contraires: la durée et la pause, la plénitude et la
vacuité, l’inspiration et l’expiration, prendre et
donner… Par le jeu des postures sans cesse construites et déconstruites,
le chant du corps surgit par son désir de liberté d’un
ailleurs vertigineux et énigmatique. Mis à nu par l’éphémère,
il exprime une essence qui appelle l’existence et les multiples
vécus possibles de l’altérité… Un partage
des questions existentielles: “Qui suis-je?” et surtout “Où
suis-je?” avec ceux et celles qui sont disposés à
accueillir et à laisser s’exprimer imprévisible et
surprenant danseur, cet Autre en lui-même.
Malaïka
Bibliographie
• France Schott-Billmann, Le besoin de danser, Éditions
Odile Jacob, 2001
• France Schott-Billmann, Le primitivisme en danse, Recherche en
danse, 1989
• Friedrich Nietzsche, Le gai savoir, “écrire avec
le pied” p. 52 Flammarion,
• Article de David Rabuin, Maintenant un dieu danse en moi,
• Magazine Littéraire n° 383, p. 41, Nietzsche contre
le nihilisme, Janvier 2000
• David Le Breton, Antropologie du corps et modernité, Puf,
Sociologie
• Niel Postman, Se distraire à en mourir, Flammarion, 1986
• Claudio Magris (extraits) de sa leçon inaugurale, le 25
octobre au Collège de France
• (chaire européenne, année 2001-2002) Quotidien Le
Monde 28.10.01
• Alain Ehrenberg, La fatigue d’être soi, Editions Odile
Jacob, 1999
• Pierre Legendre, La passion d’être un autre, Éditions
Seuil, 1978
• Jean-Luc Nancy, Corpus, Éditions Métailié,
Paris, 2000
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Book, the being in body,
footprints of a dancing body: introduction
Dance is our most ancient tongue, humanity’s first
language. We can read it in Rupestrian drawings, on the bass-relief of
Egypt’s temples, in the motifs adorning the vases of ancient Greece
or in the Vedic scriptures that bestow it with a Divine origin. It is
as much a theatre of playful and creative expression as it is an emotional
means of discharging the tensions abiding within us. Since times immemorial
we have interpreted the essential instants of existence, reliving them
over and over in rhythm, mine and dance, celebrating nature’s creative
outburst. However, as Friedrich Nietzsche recalls throughout his poetical
writings about the body, movement and dance:
“It is because philosophy has wrongly listened to
the body, and does not realise only gesture counts. It is because thought
has secured its subsistence in fleeing from body that we must now provoke
it by dance. I do not only write with my hand; my foot also wants to be
the scribe… Firm, free and vibrant, it now runs over fields, now
over pages.”
We no longer know how to move, and our subtle gestures,
reduced to their minimal expression, resound as heavy burdens. Our daily
life is overwhelmed by a multitude of chores in a lifestyle by which we
are compressed and solicited on every side. Thousands of fleeting and
imperfect goals make us run so fast we cannot catch our breath. Our life
is one headlong race in which we sacrifice the experience and the happiness
of living in the here and now to living in the future. According to Neil
Postman, the American author “the world has become a huge leisure
centre in which Westerners have begun to play as if they were dependant
upon it. Everything has been transformed into television games, competitions,
lotteries and fairs”. From within the very heart of modern living,
this excessive search for fun reflects our boredom and our melancholy.
A trench has been dug out between our bodies and our selves and between
our selves and life to such an extent that our lives no longer are our
own. They have become impenetrable places to which we no longer have access,
territories we can no longer circumscribe, strange realities that do not
belong to us as we no longer belong to them. No longer do we live in the
present, but in some other place we have turned into endless non-existance.
We have torn ourselves from that vital force in life which would simply
let us live in the present without the need to feel exhaustion as we chase
after that something lying far ahead in our quest to sense we exit. In
“The fatigue of being oneself”, Alain Ehrenberg assures us
that we are all depressed and that an even greater anguish: the fragility
of our self esteem, the sickness felt by our insufficiency exists, always.
Although we try to change our bodies in our quest to change our lives,
David le Breton reminds us that our body will become an object to be dominated,
not inhabited simply as it is, in jubilation.
If existence is nothing more that a separation from oneself,
the question is then how and when do we live?
The memory of mankinds adventure is unveiled through the
language of gesture and body telling us how we all create or endure our
bodily mythology in resonance with our own environment. Indeed, each people
can tell its own story about the mystery of life. In other words, each
social group develops its own knowledge of the body and the way it is
portrayed, its performance and its patterns. In traditional communities,
for example, the body’s substance is not perceived as something
separate from being itself but is esteemed to be of the same material
and spiritual value as the matter that gave body to the universe. At this
point we could dig deeper into the connection between the body in dance
and the institutionalised world. We could investigate the direction of
this relationship at a given time within a given culture, or listen to
its voice on the aesthetics of movement and dan-cing. We could even analyse
how and why dance and dancers are tamed and often used to artistic, religious
and political ends. But our aim is to expose what dance can offer rather
than study sociology.
Why then dance? And what is dance? Are its effects mystical
or psychological? Does it exist for play or for some social reason? What
happens to dancers, those messengers of myth and gesture steeped in history
as they shift from sluggishness to weightlessness? What language does
a dancing body employ to redirect or link us? How shall we inscribe a
dancing body in this world? As well as being aesthetic, technical and
of concept, these questions on dance are inviting us to feel the deeper
needs they themselves reflect beyond the inaccessible or the recrea-tional
that dance implies, and live it, essentially to experience it.
The body is not dethroned, it is only unjustly removed
from our daily life, kept absent from our thoughts, the victim of total
neglect. At best it is considered as an object to be dominated, at worst
condemned to the most perverted and inhuman misuse. What then is this
body that is my own and that reflects your own when I show it to you?
We may believe the contrary, but nothing is stranger and more mysterious
to us than our own bodies. Beyond our stereotyped images, how can we express
the thoughts and sensations that our bodies are enacting? How can we reconsider
our bodies as temples of awareness of ourselves and others, worthy of
love and respect? How shall we express the bodys feelings, its intelligence,
its limits, lines, curves and its extremities: those entities that can
contract, stretch out, relax and gather in or which can be stimulated
and nourished by our interplay?
In an iconography where opposites such as duration and
pause, fullness and emptiness, breathing in and breathing out, giving
and receiving can meet. Through a game of postures, forever undone and
again rebuilt, the song of body gushes forth from some breathtaking and
enigmatic Other place in its desire for liberty. Laid bare by the ephemeral,
it is the expression of an essence beckoning unto life itself, to the
multitudinous forms of otherness. And to those who would make contact
with that unpredictable, surprising dancer, making room for him to be
the Other One he then is it asks the vital question Who am I? and more
precisely Where am I?
Malaïka
Bibliography
• France Schott-Billmann, Le besoin de danser, Éditions
Odile Jacob, 2001
• France Schott-Billmann, Le primitivisme en danse, Recherche en
danse, 1989
• Friedrich Nietzsche, Le gai savoir, “écrire avec
le pied” p. 52 Flammarion,
• Article de David Rabuin, Maintenant un dieu danse en moi,
• Magazine Littéraire n° 383, p. 41, Nietzsche contre
le nihilisme, Janvier 2000
• David Le Breton, Antropologie du corps et modernité, Puf,
Sociologie
• Niel Postman, Se distraire à en mourir, Flammarion, 1986
• Claudio Magris (extraits) de sa leçon inaugurale, le 25
octobre au Collège de France
• (chaire européenne, année 2001-2002) Quotidien Le
Monde 28.10.01
• Alain Ehrenberg, La fatigue d’être soi, Editions Odile
Jacob, 1999
• Pierre Legendre, La passion d’être un autre, Éditions
Seuil, 1978
• Jean-Luc Nancy, Corpus, Éditions Métailié,
Paris, 2000 |
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